Auxerre, une cité façonnée par le commerce
- chatelrozanoff
- 3 févr. 2022
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À l'angle des rues Jourbert et Milliaux, le Bar du Théâtre porte la trace de deux enseignes d'antan : celle d'un maréchal-ferrant et celle d'un barbier.
Paris-Lyon, Orléans-Troyes, et l’Yonne. À la croisée des chemins, Auxerre est un carrefour commercial avant la Révolution, ce qui a fait d'elle une cité prospère. Cet héritage commerçant de l'Ancien Régime a en partie structuré la ville actuelle.
À l’angle des rues Joubert et Milliaux subsiste le souvenir de deux commerces d’antan. Sur le poteau qui fait l’angle du Bar du Théâtre, deux bas-reliefs du XVIe ou XVIIe siècle sont encore visibles. D’un côté, trois fers à cheval entrelacés indiquent l’activité d’un maréchal-ferrant, de l’autre, un ciseau, un peigne et un tablier à barbe rappelle celle d’un barbier (voir photo ci-dessus). Les traces d’une vie commerçante foisonnante, avant la Révolution.
Des quartiers dédiés
Foisonnante certes, mais aussi très organisée. D’abord dans l’espace : trois quartiers d’Auxerre étaient auparavant dédiés aux commerces, et ont laissé à la postérité des noms de rues sans équivoque. "Il y avait des commerces à l’ouest, autour de Saint-Eusèbe. On y trouve par exemple la rue de la Draperie, où s’établissaient les marchands de tissus, et la rue des Fourbisseurs d’épée, où les artisans du métal s’installaient. Un quartier bourgeois", dépeint Patrice Wahlen, historien.
"Partout, il est possible de relier l’Histoire générale à celle de sa ville" : sur les traces du passé d'Auxerre avec Patrice Wahlen
Le deuxième quartier était centré autour de Saint-Pierre, au sud, où se trouve la rue des Boucheries. Mais également la rue de Milan et des Lombards, où officiaient les banquiers. "Les tout premiers, au XIe ou XIIe siècle, étaient Italiens. Ils venaient en particulier de la région de la Lombardie, dont la capitale est Milan, en Italie du nord", explique Patrice Wahlen.
On ne mélangeait pas l’évêque et le comte avec le reste du peuple ! (...) Aujourd’hui encore, il n’y a presque aucun commerce implanté près de la préfecture ou de la cathédrale.
À l’est enfin, le quartier populaire de la Marine regroupait les activités nécessitant de l’eau, comme la tannerie. On retrouvait, près de la rivière qui les alimentait, les moulins à tan servant à assouplir les peaux. C’était aussi le quartier des pêcheurs, comme l’attestent plusieurs indices rue du Docteur-Labosse, détaille l’historien : "Un pêcheur ou un armateur de pêche se trouvait sûrement au n° 3, comme l’attestent le trident, le crochet et l’ancre marine en bas-relief sur la façade de la maison. Un navire et une ancre sont aussi sculptés sur la poutre de la maison dite du Coche d’eau, siège du Centre d’études médiévales. La maison mitoyenne comporte l’inscription “port du bonet rouge, 1713”. On disait port pour entrepôt : on mettait là les marchandises qui arrivaient de Paris par la rivière, et les embarcations."
Sur les façades, des bas-reliefs et des inscriptions rappellent la vocation première du quartier de la Marine. Photos : Marion Boisjot
On remarque que les activités commerciales étaient à l’époque exclues du castrum, l’hypercentre réservé aux pouvoirs ecclésiastique et politique. "On ne mélangeait pas l’évêque et le comte avec le reste du peuple ! La rue des poissonniers par exemple, était à l’écart, pour éviter les odeurs : c’était la rue d’Orbandelle. Aujourd’hui encore, il n’y a presque aucun commerce implanté près de la préfecture ou de la cathédrale. Même place des Cordeliers, ou finalement on ne trouve que des bars et des restaurants", fait remarquer le spécialiste.
Fêtes, foires et marchés
Mais si les commerçants n’étaient pas les bienvenus près de la cathédrale, ils étaient étroitement liés à la vie religieuse de la ville. Chaque profession était structurée en confrérie, sous le patronage d’un saint qu’on fêtait une fois l’an, à grand renfort de messes et de processions. "Sur les portes latérales de l’église Saint-Pierre sont représentés saint Cartauld, saint patron des bouchers charcutiers, à gauche, et saint Vincent, saint patron des vignerons, à droite. Il y a leurs statues sur la façade", déclare Patrice Wahlen avant d’entrer dans l’église. "Une clé de voûte comportant deux moutons et des couteaux indique l’emplacement de la chapelle dédiée à la profession des bouchers charcutiers."
Sur la façade de l'église saint-Pierre, saint Cartauld, le saint patron des bouchers-charcutiers, est représenté deux fois, en bas-relief sur la porte et sous forme de statue. À l'intérieur de l'église figure une clé de voute originale : deux moutons et un porc encerclent des couteaux de bouchers.
Le saviez-vous ? Les confréries, qui rassemblaient les commerçants ou artisans exerçant la même profession sous l’Ancien Régime, sont l’ancêtre des syndicats et des mutuelles. "Elles ont permis la professionnalisation de plusieurs métiers et permettaient de porter secours. On cotisait. Lorsqu’un confrère décédait, la confrérie pouvait payer le loyer de sa veuve si besoin", explique l’historien Patrice Wahlen.
La vie des 10 à 15.000 Auxerrois était, avant la Révolution, rythmée par ces fêtes, mais aussi par les marchés (aux fromages rue Paul-Bert, aux fruits rue Joubert, au vin place Charles-Lepère, etc...), et par les foires. La “Calendemai”, au 1er mai, a disparu. Mais la Saint-Martin, avant l’hiver, perdure.
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